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Article 2024

Communication du patrimoine culturel dans les pays du Sud

Pierre Michelot Jean Claude

Revue internationale des francophonies, (12)

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Résumé

États, organisations internationales et communautés scientifiques sont de plus en plus enclins à reconnaître la nécessité de conserver les objets culturels patrimoniaux, de sauvegarder, d’entretenir, puis de transmettre ces héritages considérés comme de puissants facteurs de développement et de construction identitaire. Cela explique toute l’importance de la patrimonialisation qui implique, entre autres, la mise en valeur du symbolisme de ces objets afin que les publics concernés puissent en prendre connaissance, en prendre conscience et accepter la nécessité de participer à leur conservation. Aussi, la communication patrimoniale, prise dans sa double dimension théorique et technico-pratique, est devenue un enjeu majeur pour les pays du Sud anciennement colonisés dans la mesure où ces derniers se trouvent dans la nécessité de forger un nouvel imaginaire de l’avenir et de reconstruire une estime de soi affectée par des décennies d’aliénation. D’où la préoccupation première de cet article qui se concentre sur le rôle des pratiques communicationnelles dans la mise en valeur du patrimoine culturel dans les pays du Sud.

Haïti possède un patrimoine culturel d’une richesse exceptionnelle — monuments historiques, sites archéologiques, traditions orales, savoir-faire locaux. Pourtant, ce patrimoine est en crise : pillé, dégradé, peu connu de sa propre population, quasi absent sur la scène internationale.

Cet article interroge le rôle de la communication dans ce paradoxe. Car valoriser un patrimoine ne se résume pas à le préserver physiquement — il faut aussi le faire exister dans les esprits, lui construire un sens, mobiliser les communautés autour de sa valeur symbolique. C’est ce qu’on appelle la communication patrimoniale, et c’est précisément là que le bât blesse.

À travers l’étude des pratiques de l’Institut de sauvegarde du patrimoine national d’Haïti (ISPAN), j’examine comment l’État haïtien utilise — ou sous-utilise — les outils numériques pour promouvoir son patrimoine. Le constat est sans appel : l’ISPAN dispose d’un site web, d’une page Facebook et d’un compte Twitter, mais leur utilisation est irrégulière, les contenus peu engageants, et surtout, il n’existe aucune stratégie de communication clairement définie. On communique, mais sans plan. On nomme les objets patrimoniaux, sans expliquer ce qui en fait la valeur.

Cette situation s’inscrit dans un problème plus large : la fracture numérique qui maintient les pays du Sud dans une position de consommateurs passifs de l’information mondiale, incapables de contrôler leur propre image sur la scène internationale. Dans ce contexte, la révolution numérique est à double tranchant — elle offre des outils puissants pour valoriser les cultures, mais elle amplifie aussi les inégalités entre ceux qui savent en tirer parti et ceux qui restent à la marge.